Comment le coronavirus a été le moteur de l’innovation en matière de recrutement

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Si la Covid-19 représente une menace sérieuse pour les taux de chômage à long terme, ceux qui embauchent encore ont découvert de nouveaux changements qu’ils entendent conserver

Alors que près d’un quart des emplois en France ont été mis au chômage partiel dans le cadre du programme gouvernemental de maintien de l’emploi, on a assisté à une vague de recrutement ailleurs tout au long de la crise du coronavirus. Des vols charters de travailleurs roumains ont été mis en place pour aider les agriculteurs à combler un manque de cueilleurs de fruits. Le personnel des compagnies aériennes a été redéployé dans de nouveaux hôpitaux spécialisés dans le traitement des coronavirus ou dans d’autres secteurs (un pilote de Ryanair a temporairement changé de métier pour devenir chauffeur livreur chez Tesco). Du personnel soignant à la retraite ont été recrutés pour aider le pays à faire face aux conséquences de la pandémie.

Pole Emploi a indiqué que les postes permanents vacants ont connu leur plus forte baisse en avril, mais un certain nombre de secteurs se sont écartés de la tendance. La revue des employeurs et le site d’emploi Glassdoor a même introduit un badge de « poussée d’embauche » pour que les entreprises puissent souligner le fait que leurs portes étaient encore ouvertes. « Alors que les offres d’emploi ont chuté de façon spectaculaire depuis le début de l’épidémie, les entreprises continuent d’embaucher, bien que beaucoup moins qu’avant », explique Jo Cresswell, expert en carrières chez Glassdoor. « Les supermarchés se démarquent clairement de la tendance en augmentant considérablement le recrutement, avec des postes allant d’assistants de production à du personnel manutentionnaire et des chauffeurs-livreurs ». Les autres secteurs qui ont recruté pendant la crise sont la technologie, les banques, les soins de santé, les produits pharmaceutiques et la logistique.

Les organisations qui continuent à recruter ont toutefois été confrontées à un certain nombre de défis logistiques. Des règles strictes de distanciation sociale rendent difficile les entretiens en personne, les départements des ressources humaines opèrent à distance et doivent donc coordonner les programmes d’embauche sans avoir l’avantage d’être physiquement réunis en équipe, et des processus tels que la vérification des documents relatifs au droit au travail ont dû être effectués par vidéo. Les chiffres du cabinet d’analyse Gartner montrent que 86 % des entreprises ont mené des entretiens virtuels pendant la pandémie, et 85 % utilisent les nouvelles technologies pour embaucher les employés.

Les prestataires de soins et les hôpitaux ont dû accélérer leurs processus d’embauche pour remplir de centaines de postes ces dernières semaines. Outre le recrutement d’infirmières, de soignants, de chefs et d’assistants ménagers, Ces organisations a dû assurer une couverture généreuse en personnel à tout moment au cas où les employés auraient besoin de s’isoler.

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En ce qui concerne le processus d’embauche, les premières sélections se font par téléphone suivies d’entretiens vidéos virtuels sur des supports comme Zoom ou Microsoft Teams. L’intégration se fait simplement ligne. Ces organisations ont entièrement adapté leur programme d’intégration en introduisant une journée de classe virtuelle, dispensée par leurs agents de formation expérimentés et bien informés. Des vidéos sont utilisées pour montrer comment certaines activités doivent être réalisées dans la pratique, et les employés peuvent également accéder à des modules d’apprentissage en ligne supplémentaires. Une autre étape consiste en une évaluation détaillée des risques pour savoir si les candidats ont dû s’isoler auparavant et s’ils ont été en contact avec une personne dont le test était positif.

Certains fournisseurs de nourriture ont également connu une forte hausse de la demande pour leurs produits, ce qui a entraîné des centaines de nouveaux postes temporaires. En plus des rôles opérationnels de production, ces sociétés ont dû embaucher davantage d’ingénieurs, de responsables des ressources humaines et de personnel technique, et maintenir leurs programmes de formation et de stages pour les étudiants.

Ils ont adapté leurs programmes d’accueil des équipes pour assurer une distance sociale, avec des mesures telles que des rencontres virtuelles pour les nouveaux départs et la réduction de la taille des classes d’accueil. Ils ont également récemment mis en place des programme dans lesquels les nouvelles recrues sont associées à un membre du personnel existant pour les aider à prendre leurs marques et s’assurer qu’elles ont le bon niveau de formation avant d’entrer en fonction.

L’une des principales tendances en matière de recrutement pour sortir de la crise a été la collaboration accrue entre les secteurs et les employeurs. Des plateformes telles que People + Work Connect, développée par le cabinet de conseil Accenture, mettent en relation des milliers de personnes sans emploi à cause du virus avec les entreprises qui embauchent. « Il est donc essentiel que les entreprises travaillent ensemble pour aider les personnes à retrouver un emploi, pour leur bien-être et pour l’économie dans son ensemble », déclare Eva Sage-Gavin, responsable mondiale des talents et de l’organisation chez Accenture.

En effet, bon nombre des pratiques rendues nécessaires par le coronavirus pourraient rester pour de bon. Pendant cette période, ces entreprises ont vraiment renforcé leurs processus et centralisé certains aspects de leurs activité de recrutement, comme le dépistage téléphonique initial. Ce qui permet de doubler les taux de conversion entre le stade de la candidature et celui de l’offre. Dans le cadre des processus d’entretiens virtuels, elles ont intégré certaines compétences comportementales, que sont notées et évaluées. Ces procédés seront certainement maintenus dans les entretiens en présentiel à l’avenir.

Le fait de tout faire virtuellement nécessite de protéger les données et oblige à tout documenter de manière plus formelle. Ceci permet aux équipes de recrutement de mieux comprendre le parcours des candidats et d’apporter des améliorations à long terme à chaque étape.

La pandémie a contribué à « innover et à repenser » certains éléments des processus de recrutement. « L’intégration de la technologie d’appel vidéo pour permettre les entretiens à distance est une chose qui restera, du moins pour les premiers entretiens. De même, les programme d’intégration adaptés se sont avérés efficaces, et se voient maintenus dans l’avenir.

Nick Kirk, directeur général du recruteur Michael Page au Royaume-Uni et en Irlande, convient que les entretiens vidéo ont considérablement accéléré le temps d’embauche. « Dans un processus de recrutement typique, nous pourrions recevoir un appel, il faudrait tenir un agenda pour rencontrer le client en personne, puis il y aurait une longue liste, une liste restreinte, plus de coordination d’agenda pour rencontrer les candidats présélectionnés… » dit-il. Maintenant, nous pouvons organiser un appel Zoom avec le client immédiatement après avoir reçu le brief, interviewer les candidats et les amener à « rencontrer » l’employeur par vidéo, le tout en une journée. Cela comprime l’ensemble du processus ».

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Il y a donc eu de nombreux enseignements positifs pour les professionnels du recrutement. Mais cela ne veut pas dire qu’un marché de l’emploi entièrement modifié et remodelé par la crise ne constituera pas un défi difficile à relever à l’avenir. Selon M. Kirk, les tendances en matière de recrutement dépendront de la façon dont le pays se redressera. Nous avons appris de nouveaux termes comme « permission », et que certaines reprises sont en forme de V ou de U. Sur les marchés où les entreprises reprennent progressivement le travail, les choses s’améliorent, mais il est très difficile de savoir si tous les pays réagiront de la sorte », dit-il. « L’emploi pourrait-il être confronté à un moment de « désinfection des mains » où les organisations envisagent soudainement de faire revenir un grand nombre de personnes ?

Mark Pilkington, spécialiste du commerce de détail et auteur de Retail Therapy, affirme que le boom de l’emploi dans le commerce de détail sera probablement temporaire, de nombreuses personnes retournant à leur vie « normale » avec moins d’argent à dépenser. Mais les détaillants qui survivent peuvent souhaiter créer des expériences plus enrichissantes pour les clients afin d’attirer les acheteurs initialement nerveux. Et à leur tour, les rôles deviendront « plus élevés et mieux payés », dit-il : « Les gens auront un rôle énorme à jouer pour assurer la survie des magasins, si les détaillants voient cette opportunité. Les magasins seront utilisés pour refléter les valeurs et l’image de la marque, pour le recrutement et les relations avec les clients. Ils paieront davantage les gens pour créer cette expérience tout en réalisant des gains d’efficacité dans d’autres domaines, comme le fait d’avoir moins de stock en magasin ».

Le barrage constant de chiffres détaillant les licenciements – temporaires ou autres – a fait réfléchir ces dernières semaines. Mais il est encourageant de savoir que, dans leur empressement à s’adapter aux nouvelles restrictions, les recruteurs des entreprises qui continuent d’embaucher ont relevé le défi de manière innovante – et ne se retourneront peut-être pas…

Par Jérôme DIRAND | CEO | HIRE